Socialisme: regard sur le passé pour pouvoir construire notre futur
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Matteo Garemi

L’idée et la pratique du socialisme sont aujourd’hui attaquées sur tous les fronts. Il est difficile de discuter et d’étudier l’histoire du socialisme. D’un côté, l’hégémonie culturelle libérale cherche à nous en empêcher : elle dépeint les socialistes comme des monstres et cache ou encore supprime et attaque directement les idées et les pratiques socialistes de l’espace public. De l’autre côté il y a l’histoire officielle du socialisme réel, qui, avec un grand manque d’autocritique, cherche toujours à rejeter la responsabilité de ses échecs et de ses erreurs sur des facteurs extérieurs.
« Si nous ne pouvons pas interpréter correctement le passé, nous ne pouvons pas comprendre le présent, et sans comprendre le présent, nous ne pouvons pas comprendre l’avenir. »1
Il est important pour notre présent et notre avenir de comprendre le contexte et les idées qui ont fait avancer le socialisme, sans tomber dans les tendances décrites ci-dessus.
Quelles sont les idées et les expériences qui ont donné naissance au mouvement socialiste organisé du 19e et 20e siècle ? Quelles ont été les principales contradictions qui ont entraîné des divisions et des scissions au sein de ce mouvement ? Qu’est-ce qui a finalement conduit à l’échec du socialisme internationaliste ?
Quand on parle de socialisme, on parle de l’héritage de la société historique et de sa résistance aux attaques. Cet héritage est l’expression de la vie et de la lutte de la grande majorité des êtres humains à travers l’histoire : depuis la première société, formée autour des femmes comme moyen d’autodéfense et de survie, qui a défini la capacité de l’être humain à créer, jusqu’aux expressions de ce mode de vie au cours des derniers millénaires dans les luttes des femmes, des jeunes, des travailleurs et travailleuses et des mouvements culturels. Le socialisme n’est pas un concept des 200 dernières années, mais il traverse toute l’histoire de l’humanité.
Les Révolutions Nationales
L’année 1848 joue un rôle central dans la transformation de ce qu’on appelait les « anciens régimes ». Ce processus remettait en cause le pouvoir des monarchies au profit des masses populaires. Des soulèvements soutenus par de larges pans de la société ont eu lieu dans de nombreuses régions d’Europe, portés par une vague de conscience nationale, et ont conduit, à des degrés divers, à l’adoption de constitutions qui réglementaient la participation politique dans les monarchies de l’époque. Ces soulèvements ont pris le nom de « Printemps des peuples ».
Même si Marx et Engels qualifieront plus tard ces révolutions de révolutions bourgeoises, et que les marxistes les considéreront tardivement comme des étapes nécessaires à l’instauration du socialisme, ces mouvements suscitaient un grand espoir et ont donné lieu à la création de nombreuses organisations et révoltes. Ce n’est pas un hasard si c’est à cette époque, en 1847, que fut créée la Ligue des Communistes et que fut publié, en février 1848, le Manifeste du Parti communiste. À l’époque, la réponse majoritairement donnée à la question de savoir pourquoi ces révolutions avaient échoué était du à l’organisation et à la conscience des peuples opprimés.
La ligue des Communistes, Marx et Engels
La Ligue des Communistes a été fondée à Londres en 1847. Elle reposait sur un principe clair : représenter la lutte du prolétariat pour sa libération. Une classe qui n’avait pas toujours existé, mais qui était le résultat de la révolution industrielle du 18e siècle. La Ligue a rapidement été infiltrée et jugée à Cologne, entrainant sa dissolution. Cependant, le Manifeste communiste allait être un texte décisif pour les siècles à venir, et plusieurs membres de la Ligue, dont Marx et Engels, allaient continuer à travailler et à se développer selon les objectifs définis dans le Manifeste.
Marx s’est concentré sur l’étude de la nouvelle « économie politique » anglaise afin d’en développer une critique, qui a pris la forme de son célèbre ouvrage «Le Capital». Öcalan critique Marx et le marxisme pour leur réductionnisme économique excessif. En raison de l’attention excessive et presque exclusive portée sur le fonctionnement de l’exploitation économique, il n’a pas été possible d’analyser de manière plus large les problèmes sociaux et politiques. Cela a ensuite conduit, à travers les interprétations de l’œuvre de Marx, à une pratique du socialisme fondée sur l’État-nation et l’industrialisation, qui, selon l’analyse d’Öcalan, sont deux des piliers de la modernité capitaliste et ne peuvent constituer la base du socialisme.
Les discussions au sein des Internationales
La Première Internationale, fondée en 1864, était une union de mouvements, d’organisations et de penseurs qui se concentraient sur la question du travail. Dans les discussions internes de la Première Internationale, la question de l’État-nation était centrale. Cette contradiction -qui a commencé par une discussion sur les étapes à prendre dans la lutte- se résumait à deux approches différentes. L’approche « classe contre classe » principalement proposée par les communistes, consistait à considérer l’histoire comme une lutte entre les classes et voyait le chemin vers le socialisme par la libération du prolétariat, la classe opprimée, par la conquête du pouvoir et la saisie des moyens de production (principalement les usines) des mains de la bourgeoisie, la classe oppressive. Le contre-argument du débat était l’approche « l’État contre les peuples opprimés », soutenue par les anarchistes. Celle-ci considérait que la voie vers le socialisme passait par l’organisation autonome des peuples opprimés, avec le refus et l’abolition du pouvoir et de l’État, qui n’ont d’existence que en tant que structures oppressives.
La Deuxième Internationale a été fondée en 1889 afin de coordonner les organisations dans le but d’élaborer au moins des stratégies et tactiques coordonnées ainsi que des politiques communes. Elle était dominée idéologiquement par le marxisme, malgré certaines divergences internes qui ont conduit à des conflits. L’un des principaux conflits opposait les Marxistes et les Possibilistes, qui prônaient une réforme progressive de l’État vers le socialisme, plutôt que la conquête de l’État par la révolution, comme le proposaient les marxistes.
La Deuxième Internationale a été dissoute avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Bien que l’Internationale était une organisation avec pour objectif de dépasser les frontières des États-nations, elle était aussi composée de partis nationaux qui se basaient sur ces frontières.
Malgré les tentatives visant à créer un mouvement anti-guerre, avec d’importants apports analytiques sur l’impérialisme, le climat de confrontation croissante qui régnait alors en Europe a également divisé l’Internationale. Des sections ont été formées pour soutenir l’Entente (Grande-Bretagne, France et Russie), d’autres pour soutenir l’Alliance (Allemagne et Autriche-Hongrie). Celles-ci dépendaient de la position de l’État-nation en question et se basaient sur la logique « d’abord, nous gagnons la guerre, ensuite nous construisons le socialisme ». Certaines forces au sein de l’Internationale, en revanche, ont formé le mouvement de Zimmerwald, poursuivant les tentatives faites les années précédentes pour construire un mouvement plus large contre la guerre. Une fois de plus, la raison derrière la dissolution de la Deuxième Internationale est le fait que les organisations participant à l’Internationale étaient en fin de compte structurées et fortement influencées par les valeurs nationalistes, et que la question n’a été abordée que lorsqu’il était trop tard.
Il convient de noter dans cette phase que l’organisation des femmes fondée dans le cadre de la Deuxième Internationale, « l’Internationale Socialistes des Femmes », ne s’est pas dissoute et a continué à se réunir même pendant la Première Guerre mondiale, affichant une approche différente et des bases plus radicales chez les femmes socialistes que dans la structure générale, et affirmant le rôle collectif du leadership des femmes dans la lutte.
Des soviets à la Révolution Internationale
L’expérience du mouvement de Zimmerwald a également marqué une rupture nette entre les socialistes révolutionnaires, menés par les bolcheviks, et les socialistes réformistes. C’est à la suite de cette contradiction, dans le sillage de la révolution d’octobre et des thèses d’avril de Lénine, que la Troisième Internationale, le Komintern, a été créée en 1919. Les bolcheviks ont développé une perspective internationale avant tout pour briser l’isolement de la révolution soviétique.
Pendant la première phase, jusqu’à la mort de Lénine, l’objectif était d’étendre la révolution d’octobre à l’Europe, avec diverses tentatives ratées, renforçant ainsi la ligne contre les partis socialistes réformistes. Au cours de ces années, différents partis communistes ont été créés en Europe à partir de scissions de partis socialistes, par exemple en France, en Espagne, en Italie et en Belgique.
Après la mort de Lénine en 1924, l’arrivée au pouvoir de Staline a entraîné l’adoption de la théorie du « socialisme dans un seul pays ». Dans cette optique, les partis communistes sont devenus le porte-parole de l’Union soviétique dans différents pays ce qui a conduit à une crise lors de la désintégration progressive de l’Union soviétique. Le Komintern a été dissous en 1943 à la suite d’un compromis entre Staline et les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale : si cela n’était pas encore clair auparavant, cet acte marque l’abandon définitif de la poursuite d’une révolution internationale. La question de la centralisation, liée une fois encore à la mentalité étatique, est fondamentale pour comprendre l’échec de la Troisième Internationale.
La chute de l’Union soviétique, ainsi que les résultats limités des différentes expériences socialistes, ne sont pas dus à des facteurs externes ou à des événements historiques indépendants de leur volonté. L’expérience du socialisme réel a montré que quiconque souhaite aujourd’hui insister sur le socialisme doit penser les questions de l’État-nation et de l’industrialisation de la bonne manière. Sinon, toute lutte menée au nom du socialisme aboutira à un régime dogmatique homogène de contrôle de la société, loin de ses valeurs d’origine. Elle reproduira inévitablement ce contre quoi elle voulait lutter.
Au-delà de l’Union soviétique
L’histoire du socialisme au XXe siècle n’a pas été seulement déterminée par les expériences de l’Union soviétique. De nombreux mouvements ont tenté de construire une perspective socialiste qui permettrait de surmonter les problèmes et les approches oppressives observés dans les expériences soviétiques.
De nouveaux horizons se sont ouverts dans le monde entier, comme ceux ouverts par la résistance au Vietnam, par Che Guevara en Abya Yala ou par Amílcar Cabral en Afrique, entre autres. Sur la base du socialisme, la résistance contre les colonisateurs dans les pays colonisés a pris une forme nouvelle et organisée, et de nouvelles tentatives de mouvements de libération nationale ont été entreprises. Cela a également été le cas pour les mouvements de libération de différentes « nations », comme le mouvement de libération des Noirs ou le mouvement de libération des femmes.
L’héritage de ces luttes a explosé lors de la révolution culturelle des jeunes en 1968. Partout dans le monde, face à la violence du système colonial, patriarcal et étatiste, les jeunes se sont soulevés à travers des occupations, des manifestations et de nouvelles organisations. 1968 dans son essence, c’était les jeunes, les femmes, les travailleurs et travailleuses et les peuples opprimés prenant l’initiative.
Le mouvement de 1968 a été l’étincelle qui a donné naissance à de nouveaux feux : des mouvements féministes et de libération des femmes aux mouvements écologistes, en passant par les mouvements anti-guerre, une nouvelle énergie a insufflé un nouveau souffle à la société.
Avec les camps palestiniens du Sud-Liban comme centre international, de nouveaux mouvements se sont construits dans l’esprit de cette révolution de la jeunesse. Ces mouvements ont dû gérer des divisions entre eux et la société en général, mais aussi entre eux au niveau mondial. Des questions telles que le leadership et une stratégie commune sont restées sans réponse.
Cela a conduit dans certains cas à la perte d’une conscience commune entre les différentes expressions du socialisme à travers le monde. Dans d’autres cas, cela a conduit à des tentatives dynamiques pour surmonter les obstacles théoriques et pratiques et continuer à insister sur le socialisme. Un exemple est le mouvement zapatiste qui, depuis le soulèvement au Chiapas en 1994, lutte pour établir des territoires libres et autonomes sur la base de la vie communale.
Un autre exemple est le Mouvement de libération du Kurdistan, né comme mouvement de libération nationale marxiste-léniniste dans le sillage de la révolution de la jeunesse de 1968, qui est devenu le principal moteur du socialisme au Moyen-Orient et dans le monde. La révolution du Rojava et les expériences d’autogestion du nord-est de la Syrie montrent un exemple de vie communale libre pour toutes les sociétés du monde.
Perspectives pour le présent
Aujourd’hui, les forces démocratiques et sociales sont divisées, reliées par des liens subtils et temporaires, tactiques, sans base ni conscience communes. La division est si profonde qu’elle se transmet de génération en génération, sans discussions politiques entre les différents mouvements et contextes. À chaque génération, nous avons l’impression de repartir de zéro.
Dans un contexte comme celui-ci, le processus initié par l’Appel pour la paix et une Société Démocratique, lancé le 27 février 2025 par Abdullah Öcalan, nous montre une issue, une alternative. Il montre la capacité d’analyser le passé afin de comprendre le présent et de construire l’avenir. Il s’agit d’une réponse aux problèmes historiques de la société et du socialisme, offrant une perspective différente sur la question de l’État-nation et de l’industrialisme, proposant une solution grace à la Commune et l’éco-économie. C’est une ouverture et un appel pour toutes les forces démocratiques et sociales du monde pour surmonter les divisions imposées par le pouvoir et organiser une société démocratique.
« Insister sur l’humanité, c’est insister sur le socialisme »
Abdullah Öcalan
Parce que l’essence de l’être humain est sociale, la force de chaque individu réside dans la société, et la force de la société réside dans la participation de chaque individu. Nous devons surmonter les divisions, faire partie d’une humanité qui éveille sa volonté de vie communale et la met donc en pratique, d’une société capable de penser, d’agir et de créer de manière autonome. Nous en avons besoin aujourd’hui comme nous avons besoin d’eau et de soleil, pour continuer à vivre et à construire ensemble. En reconnaissant ce besoin d’une Nation Démocratique, dans notre histoire et nos pratiques, en choisissant d’en faire partie et en agissant consciemment sur cette base, nous pouvons trouver des chemins vers la liberté.
Insister sur le socialisme ne signifie pas suivre dogmatiquement une doctrine ou vivre dans les débats du passé. Cela signifie assumer la responsabilité historique que des millions de personnes qui ont donné leur vie dans la quête de la liberté, nous ont léguée aujourd’hui. Cela signifie redonner vie à ces expériences, les voir comme vivantes dans nos luttes d’aujourd’hui, comme le terreau sur lequel nous grandissons. Et cela signifie être capable de créer sur cette base, de changer et de nous transformer, nous-mêmes, notre vision du monde et de la réalité, sans jamais rester bloqués, mais en trouvant toujours des moyens de surmonter les problèmes.
Abdullah Öcalan et le Mouvement de libération du Kurdistan prenent cette responsabilité. La responsabilité intellectuelle de mettre en lumière des solutions pour les problèmes des sociétés. La responsabilité morale de reconstruire les relations sociales. La responsabilité politique de prendre des décisions collectives pour la construction d’une vie libre.
Ce processus est un appel ouvert au dialogue, afin de construire de nouvelles relations sur la base de notre héritage historique commun et de nos opinions actuels. C’est une proposition visant à unir les luttes et les vies. Entrer en dialogue avec cette proposition, y parvenir en ajoutant des expériences, des connaissances et des efforts, fait naître l’espoir et la vie dans nos sociétés!
1. Perspectives d’Abdullah Öcalan lors du 12° congrès du PKK.



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