Né de la terre
- 3 mai
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Mariátegui et le rêve péruvien du socialisme
José Carlos Mariátegui est un socialiste, un enfant des Andes[1], un homme qui a développé le marxisme la terre sous les mains et l’histoire de son peuple dans le cœur. Comme il l’écrit dans l’article « Aniversario y balance » (1928), sa compréhension du socialisme n’est pas seulement une idée économique, mais aussi une idée morale, un « acte héroïque de création » qui naît des profondeurs de l’âme. Il croyait qu’un monde nouveau irait émerger dans le cœur des êtres humains s’ils réapprenaient à vivre les uns avec les autres. « Le socialisme cherche non seulement à libérer les hommes, mais aussi à les réconcilier avec leur propre nature. » Pour lui, cette réconciliation était le véritable sens de la révolution. Pas le pouvoir, pas la possession, mais la socialité et la connexion. Un penseur qui s’est écarté du marxisme orthodoxe pour trouver des réponses créatives à la réalité de l’Amérique latine. Avec du papier, une plume, l’éducation, la communalité, l’organisation et le dialogue. Avec le socialisme.

Pérou, se souvenir des Andes
L’histoire du Pérou est marquée par la conquête coloniale ; en 1532, les Espagnols sous Francisco Pizarro arrivent et subjuguent l’Empire inca, pillant ses richesses et établissant un système de propriété foncière et de travail forcé. Les peuples indigènes sont alors privés de leurs ressources, de leur culture et de leur autonomie politique. Dans les années 1920, lorsque José Carlos Mariátegui développe ses idées marxistes, le Pérou était officiellement indépendant mais restait économiquement fortement influencé par le colonialisme. Chemins de fer, grandes mines et haciendas appartenaient en grande partie à des compagnies britanniques ou américaines. Des matières premières comme le cuivre, l’argent, le coton et le sucre étaient exportées ; la dépendance était importée. La richesse du pays s’écoulait à l’étranger, contrôlée par le capital étranger et une bourgeoisie nationale collaboratrice.
La grande propriété foncière et le soi-disant gamonalismo étaient au centre d’un système qui exploitait économiquement et excluait politiquement la population indigène. Pour lui, la question de la terre était au cœur du problème indigène. Plus de 70% de la population, majoritairement des descendants des Incas, travaillaient dans les haciendas, souvent dans des conditions proches de celles de l’époque coloniale. Un État centraliste ignorait donc les besoins des régions rurales. Il en résultait des relations de propriété très inégales, menant à la pauvreté et à la dépendance, en particulier parmi les segments paysans et indigènes de la société.
Mariátegui analyse la réalité matérielle et culturelle du Pérou dans la collection Siete Ensayos de Interpretación de la Realidad Peruana (1928). Il comprenait que la colonisation du Pérou n’était pas seulement matérielle mais aussi mentale. L’éducation et les influences de l’État consistaient en une imitation des modèles européens et nord-américains. L'élite gouvernante était incapable de voir la réalité des Andes, des campesinos et des pauvres et d’en trouver les solutions. C’est pourquoi, pour Mariátegui, la souffrance du Pérou n’était pas seulement économique, mais aussi éthique et culturelle. Les savoirs, la culture et les langues indigènes étaient considérés comme « rétrogrades ». Pour l’élite dirigeante influencée par l’Europe, ils étaient jugés inférieurs et incapables d’être la force motrice du progrès. Mariátegui voyait plutôt dans les communautés indigènes les graines d’une nouvelle société. Une société socialiste qui jaillit de la vie elle-même : péruvienne, humaine, créative et non une imitation des idéaux européens. Comme il le disait : « Nous ne voulons pas un socialisme d’imitation, mais de création. »

Un socialisme de création
Mariátegui était convaincu que le socialisme ne pouvait pas être importé au Pérou. Il disait :
« Nous devons créer notre propre socialisme, inspiré par la réalité et l’histoire de notre pays. »
Cela signifiait que le Pérou ne pouvait pas simplement suivre les modèles européens, mais devait naître de la vie elle-même. Le marxisme devait être « pérouanisé ». Enraciné dans la réalité sociale des Andes, dans l’héritage des peuples indigènes, dans l’expérience du colonialisme et du vol de la terre. Dans les premiers essais de la collection Ideologia y politica (1980), Mariátegui analyse le rôle des communautés indigènes en relation avec le socialisme. Il affirme que le capitalisme au Pérou n’a jamais fonctionné comme en Europe. Ce n’était pas le résultat de développements internes mais une importation de l’époque coloniale, avec une bourgeoisie péruvienne qui défendait ses privilèges tout en s’attachant au capital étranger. Il en conclut donc que, au Pérou, seuls les ouvriers et les paysans, en particulier les communautés indigènes, pouvaient être les porteurs d’un véritable socialisme. Non pas parce qu’ils formaient une « classe » au sens européen, mais parce qu’ils avaient préservé une façon de vivre collective. Une manière fondée sur la solidarité, le travail collaboratif et la responsabilité partagée. Pour lui, le socialisme au Pérou était aussi un retour. Une revivification des valeurs sociales qui existaient depuis des siècles dans la culture des Andes. Selon lui, le socialisme est la forme moderne de l’ancienne communauté indigène, que le colonialisme avait détruite mais jamais complètement éliminée.
« La révolution sociale au Pérou doit naître des communautés indigènes. »
C’est pourquoi Mariátegui ne comprenait pas la révolution au Pérou comme une copie des expériences russes ou européennes. Il voyait la révolution comme un acte héroïque et créatif de fusion entre le marxisme et la réalité andine. En 1928 il fonda le Partido Socialista del Perú. Il choisit consciemment le mot « socialiste » pour éviter le contrôle stalinien et renforcer le caractère latino-américain. Le parti était clairement orienté marxiste, mais de façon non dogmatique. Il était anticapitaliste, anti-impérialiste et considérait la population indigène comme le sujet révolutionnaire central. Son but était la mobilisation massive organisée des ouvriers, campesinos et indigènes, et non la révolution de petits groupes d’avant-garde. Il ne croyait pas en une prise de pouvoir immédiate ni en un soulèvement violent à tout prix. La révolution, pour lui, était un processus social de construction de conscience, d’organisation et de restructuration. Car il cherchait non seulement le changement politique, mais aussi le renouvellement moral. Il voulait que les êtres humains redeviennent partie d’un tout plus grand.
Pour trouver l’avenir, Mariátegui regardait vers les Andes, là où étaient les ayllus, communautés indigènes organisées depuis des siècles selon des principes de collaboration et d’entraide. En eux il voyait un exemple vivant et pratique du socialisme. Là, dans la simplicité de la vie commune, il voyait ce que l’Europe avait oublié. Il voyait une morale, qui n’était pas un sermon mais un rythme. Une éthique naturelle et organique, née du vivre-ensemble, non des lois. Pour lui, les ayllus étaient exemplaires de la façon dont les gens pouvaient vivre sans propriété privée et sans concurrence. Cette « morale naturelle » du monde indigène était pour lui la véritable base du socialisme. Il l’appelait « une éthique de la terre ». Un mode de vie qui unit travail, socialité et nature. Là il voyait la différence entre la civilisation capitaliste et l’humanité socialiste. Le capitalisme divise, le socialisme relie. Dans History of the World Crisis, Mariátegui écrit que la crise du capitalisme n’est pas seulement économique mais une crise de civilisation elle-même. Le monde moderne avait perdu son unité morale. Il interprète les catastrophes de l’Occident comme un signe que l’humanité avait perdu sa connexion. La crise globale, écrit-il, est une crise de la moralité, un monde qui a vendu son âme à la machine. Là où l’homme cesse d’être partie de la terre, il en devient le maître et la perd.
Mariátegui croyait que le socialisme ne peut émerger quand les gens ne pensent qu’aux besoins matériels. Il critique la vision déterministe de l’histoire de nombreux marxistes et l’importation dogmatique des théories européennes dans des contextes non européens. Il écrivit : « Le socialisme n’est pas seulement un phénomène économique mais une attitude morale et émotionnelle. » Pour lui, les gens sont des êtres créatifs, capables de se transformer eux-mêmes et de transformer leur monde. Dans le socialisme, il voit la possibilité de libérer cette énergie créatrice. Dans l’article El hombre y el mito (1925), il explore l’importance de la pensée mythologique pour l’humanité. Il parle du “Mythe de la Révolution” : un mythe est une force qui relie les gens et leur donne le courage de tenter l’impossible. Sans mythes il n’y aurait pas de mouvement, pas de passion, pas d’espoir. Il écrit :
« L’homme est un être métaphysique. Sans une philosophie métaphysique de la vie, on ne peut pas vivre pleinement. Le mythe mobilise les hommes dans l’histoire. »
La femme et la renaissance du monde
Mariátegui fut l’un des premiers penseurs marxistes d’Amérique latine à considérer la libération des femmes comme une partie centrale de la révolution sociale. Pour lui, la « question de la femme » était étroitement liée au processus révolutionnaire comme élément essentiel de la lutte prolétarienne. Car la famille patriarcale, pour lui, est le reflet du capitalisme : possession, hiérarchie, obéissance. Pour dépasser cela, affirme-t-il, la perception qu’a la femme d’elle-même doit changer, afin qu’elle devienne un sujet actif qui façonne la société. Cela n’émergerait pas d’abstractions théoriques mais de la vie réelle. Du travail, de l’éducation et de l’engagement politique. Les femmes qui étudient, enseignent à l’université ou travaillent en usine ou aux champs étaient pour lui le cœur d’un féminisme véritable et vivant. « À notre époque, la vie sociale ne peut être explorée sans rechercher et analyser son fondement : l’organisation à l’intérieur de la famille, le rôle de la femme, » écrit-il. À propos du mouvement féministe naissant au Pérou il disait :
« À ce mouvement, les hommes qui sont ouverts aux grandes émotions de notre temps ne peuvent et ne doivent pas se sentir étrangers et indifférents. La question de la femme fait partie de la question d’humanité. »
« Le socialisme, » selon Mariátegui, « doit aussi comprendre et surmonter la dimension sexuelle de l’oppression, particulièrement dans un pays semi-féodal et influencé par le colonialisme comme le Pérou. » Le mouvement des femmes doit opérer de concert avec le processus anti-impérialiste et anti-colonial et ne pas se réduire au modèle « occidental » du féminisme. Dans l’article Las reivindicaciones feministas (1924) il distingue le féminisme bourgeois, petit-bourgeois et prolétarien. Puisqu’il considère le féminisme détaché de la lutte des classes comme inefficace et réactionnaire, il ne voit que le féminisme prolétarien capable de transformer fondamentalement les structures sociales. Il analyse la femme seulement en relation avec la lutte des classes, non comme une force politique et un sujet autonome.
Même s’il n’offre pas d’analyse approfondie de la femme, il sait : un socialisme qui veut être humain doit nécessairement être féminin. Car, dans la féminité, il voit la source de la force morale. Dans de nombreuses cultures indigènes, la terre elle-même est féminine, créatrice et nourricière.
La jeunesse n’est pas demain, elle est aujourd’hui
Pour Mariátegui, la jeunesse est l’énergie vivante du présent, pas seulement la promesse du futur. La force d’agir et de former. Dans ses propres mots :
« La jeunesse n’est pas l’espérance de demain. C’est l’action d’aujourd’hui, ou rien. »
Dans son œuvre El mito de la nueva generación, il analyse les mouvements de jeunesse de son temps et souligne le rôle de la jeunesse comme force active de changement social. Bien qu’il critique la vision romantique selon laquelle toute jeunesse serait automatiquement révolutionnaire et qu’il mette en garde contre l’instrumentalisation de l’enthousiasme des jeunes à des fins réactionnaires. Elle est le pont vivant entre la vision et le présent, entre les rêves d’une société plus juste et les actions concrètes qui peuvent les réaliser.
Un héritage pour l’avenir
José Carlos Mariátegui est mort jeune, à 35 ans, après une grave maladie. Mais dans sa philosophie il continue de vivre, surtout aujourd’hui alors que de nombreuses régions du monde cherchent une direction. Mariátegui nous a montré que le socialisme est bien plus qu’un projet politique. Dans les valeurs indigènes — communalité, respect, partage et spiritualité — il a vu l’avenir. Pas un retour au vieux monde, mais une redécouverte de son âme. Un socialisme qui naît de la terre de sa propre histoire.
Aujourd’hui encore, des jeunes descendent dans la rue. À Lima, Cuzco, Ayacucho et Puno, ils demandent justice, dignité et participation. Ils luttent contre la corruption, l’exploitation néolibérale et l’aliénation politique d’un État qui ne les représente pas. Beaucoup d’entre eux viennent de familles de paysans, d’indigènes et d’ouvriers. Dans leurs vies, Mariátegui voyait autrefois les graines d’un nouveau Pérou. Ils demandent plus qu’une réforme. Ils demandent une autre vie. Une vie où les gens ne se contentent pas de fonctionner mais peuvent réellement vivre. Non isolés mais connectés. Non au service du capital mais au service des gens, de la société. Ici, à ce moment, Mariátegui reprend vie, comme une voix qui guide la voie, venant des profondeurs de la terre propre, des mémoires et des luttes de son peuple. La révolution commence au cœur de la communauté : dans les mains des femmes, dans le retour à une manière d’exister éthique, écologique et communautaire.
Notes
1. Une vaste chaîne de montagnes qui s'étend le long de la côte ouest de l’Amérique du Sud à travers plusieurs pays, y compris le Pérou. Les Andes étaient le berceau d’importantes cultures indigènes.
2. La domination des grands propriétaires terriens (gamonales) dans les régions rurales du Pérou, particulièrement dans les Andes. Cette élite locale exerçait un contrôle politique, économique et social et, par-dessus tout, exploitait la population indigène. Mariátegui considérait le gamonalismo comme un système semi-féodal qui freinait le développement du pays et alimentait les inégalités sociales.
3. Grands domaines contrôlés par de grands propriétaires terriens. Ils reposent sur l’exploitation de la main-d’œuvre indigène.
4. Population rurale, majoritairement indigène du Pérou.



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