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Un Ouganda Alternatif

  • 3 mars
  • 6 min de lecture

S’inspirer de la lutte du Rojava pour l’autonomie et la liberté face à l’oppression étatique et à l’invasion impérialiste.

Par Kemitooma, exilée politique ougandaise.




Par Kemitooma, exilée politique ougandaise.


Sarah est une combattante des YPJ (Yekîneyên Parastina Gel), l’unité de protection des forces d’autodéfense du Rojava, exclusivement composée de femmes. Elle se bat en première ligne et a défendu le Rojava avec puissance. Et pourtant, Sarah est une femme belle et gracieuse. Dès le début de notre interaction, j’ai voulu connaître son secret, aspirant à devenir comme elle. Elle m’a fait découvrir les enseignements d’Abdullah Öcalan, le leader révolutionnaire, affectueusement surnommé Apo. (qui signifie « oncle » en kurde). Il est le leader de la révolution kurde pour l’autonomie et la liberté face à l’oppression turque et à l’invasion impérialiste. Sarah m’a également fait découvrir le concept de Jineoloji, qui base la construction d’une société sur les femmes et leur pouvoir.


La première fois que j’ai entendu parler du Kurdistan, j’étais au lycée et je n’avais que 17 ans. Notre professeur d’histoire a mentionné le peuple kurde comme référence dans l’un de ses cours. Il a demandé si l’un d’entre nous avait entendu parler du Kurdistan et de son peuple, mais personne ne le connaissait. Notre professeur faisait référence aux communautés qui ont cherché à obtenir leur indépendance et leur autonomie vis-à-vis des états existants. Je me suis promise de faire des recherches supplémentaires sur la région, mais je ne l’ai pas fait. J’entendis à nouveau parler du Kurdistan en 2024, lorsque Sarah m’a guidé dans la création d’une vidéo pour soutenir Apo dans sa demande de libération. Il est injustement emprisonné depuis 1999 sur l’île d’Imrali en Turquie!


Selon ses propres mots, Sarah insistait sur la nécessité de rendre notre vidéo créative et amusante. Je ne comprenais pas pourquoi une militante insistait autant sur des aspects que j’estimais être absurde et éphémère. Pourquoi était-ce important alors que nous abordions un sujet aussi sensible et sombre que l’injustice et l’incarcération arbitraire d’un révolutionnaire ? Cela ne m’apparaissait pas comme quelque chose de révolutionnaire. Puis j’ai réalisé que Sarah et moi étions de la même tranche d’âge. Sarah est une jeune femme, avec une personnalité si forte et si puissante que le fait d’être, en l’occurrence, amusante et créative n’allait pas entacher l’admiration que l’on pouvait lui vouer. Ensemble, nous avons donc créé une vidéo qui se voulait créative et amusante. Cette expérience m’a ouvert les yeux sur une autre façon de lutter contre l’injustice.


Ma génération est celle des hashtags. Nous savons comment tirer profit des hashtags et mener à bien des campagnes sur les réseaux sociaux. Ma génération sait créer des pancartes et manifester pacifiquement pour lutter contre l’injustice et la répression étatique, mais lorsque nous sommes au pied du mur, est-ce qu’on pourrait peut-être envisager plus, comme Sarah ? En observant et en tirant les leçons de la révolution du Rojava, j’ai compris que n’importe quel peuple peut adopter toute forme de moyen de défense pour survivre et se préserver. La grâce et la beauté de Sarah m’ont appris que lorsque je suis poussée à bout, ces mêmes mains que j’utilise pour définir le contour de mes lèvres au pinceau et les mettre en valeur peuvent encore et toujours servir à lutter pour la justice de mon peuple.


Avant le colonialisme, l’Ouganda n’existait pas. L’Ouganda est une création de l’impérialisme britannique visant à faciliter et maintenir le contrôle sur le nouvel état, même longtemps après son indépendance. Mon peuple vivait dans des sociétés diverses; certaines étaient apatrides, comme le peuple Kiga, tandis que d’autres, comme la société Ganda, s’étaient organisées en royaumes hautement centralisés, dotés de systèmes politiques uniques et sophistiqués. Mon peuple, en ripostant avec ses propres moyens, a mené un combat acharné pour se débarrasser des britanniques, mais les préjudices engendrés ont été si graves qu’il était pratiquement impossible de revenir à la situation antérieure. Une chose appelée Ouganda est donc née, et la plupart des sociétés antérieures ont été tellement affaiblies par la répression britannique qu’elles ont dû se plier et se soumettre au nouvel état.


L’état appelé Ouganda a été adopté par la plupart des habitants, et un peuple appelé ougandais est né. Je fais partie des ougandais qui, six décennies après sa création, sont encore réfractaires à adopter ce nouveau cadre. Je ne suis pas la seule : le peuple du royaume de Buganda, l’une des sociétés politiques les plus puissantes à l’origine du nom « Ouganda », a également émis des réserves concernant le nouvel état. Il a donc proposé l’idée d’un système de gouvernement fédéral, mais cette proposition est restée lettre morte pour la majeure partie. Entre autres choses, le système de gouvernement fédéral devait permettre aux diverses communautés et identités de l’Ouganda d’exister librement sans être assimilées à l’identité étatique confuse.


Lorsqu’un état devient dysfonctionnel, il faut générer une alternative. Le peuple du Rojava a su la générer : l’Administration Démocratique Autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (DAANES). La DAANES s’est rebellée contre les structures hiérarchiques traditionnelles pour créer des conseils locaux démocratiques et des représentants qui agissent à la fois comme structure sociale et politique en vue de l’autonomie et de l’indépendance face à la répression étatique et à l’invasion impérialiste. Je suis une défenseuse d’un Ouganda alternatif et autonome, dissocié de l’Ouganda meurtrier du dictateur Museveni[1].


Les jeunes rêvent d’une culture différente de celle du musévénisme, qui déshumanise et tue ses propres citoyens. C’est la culture musévéniste de l’impunité. Nous, les jeunes, défendons une culture qui respecte la dignité humaine et les droits de l’homme. Nous refusons d’être associés au rôle de petits enfants d’un système défaillant. Nous aspirons à une culture qui fortifie son peuple et ne le pousse pas à l’exil lorsqu’il n’y a pas assez d’enseignants pour éduquer les enfants, ou de médecins pour soigner les malades. Une culture alternative, un Ouganda alternatif.


Les jeunes aspirent à être drôles et créatifs comme Sarah de la YPJ ! Les jeunes veulent s’exprimer sur TikTok et ne pas être jetés en prison comme Edward Awebwa, un tiktoker de 24 ans qui purge actuellement une peine de six ans dans une prison ougandaise pour avoir insulté le président. Son était d’avoir réclamé un Ouganda alternatif. Les jeunes veulent danser sur de la musique et chanter des chansons qui parlent de liberté et d’amour. Les jeunes ne veulent pas vivre dans la peur permanente, attendant que le prochain drone vienne les chercher à cause d’une vidéo légère qu’ils ont postée sur les réseaux sociaux. Le dictateur n’est pas capable d’humour. Il est sadique, mais nous, nous sommes jeunes, nous sommes plein d’entrain, et nous sommes l’avenir. Nous refusons de vivre dans la peur. Nous allons créer un Ouganda alternatif et nous allons danser et chanter pour la liberté, la paix, l’égalité et la solidarité.


Nous comprenons le lourd fardeau qui pèse sur nous, mais nous sommes aussi une génération expressive qui refuse d’être muselée. Pour assurer notre survie, nous sommes prêts à recourir à tous les moyens pour se débarrasser d’un dictateur qui ne nous permet pas d’exercer sans entrave notre liberté d’expression. Abdullah Öcalan a écrit un jour : « Un révolutionnaire qui n’éprouve ni haine ni colère envers l’ennemi doit nous inspirer la méfiance. »[2] Le peuple du Rojava a tellement fort éprouvé de la haine pour l’oppression et la discrimination qu’elle l’a emporté sur son amour du confort. La haine non pas comme débordement émotionnel, mais comme un outil révolutionnaire pour apporter le changement. Les Ougandais peuvent-ils détester l’injustice au point que cela prenne le dessus sur leur amour pour la nourriture ougandaise et son abondance?


J’appelle les jeunes Ougandais à faire preuve de courage. Ceux qui ont combattu l’invasion colonialiste avaient quand même de la nourriture. L’Ouganda n’a pas beaucoup changé depuis. Il y avait de la nourriture et il y en aura toujours dans notre pays. Ayons le courage, la force et l’esprit révolutionnaire de se restreindre dans l’optique d’une société plus juste et libre de toute impunité. Que l’amour envers notre terre natale l’emporte sur nos peurs inhérentes. Croyons tellement fort en son succès et en son développement que nous soyons prêts à sacrifier tout ce que nous possédons pour la libérer d’un système répressif qui étouffe notre liberté.


Nous sommes la génération fun. Nous sommes la génération rebelle. Nous sommes la résistance !


[1] Yoweri Museveni est président de l’Ouganda sans interruption depuis 1986.

[2] « La question de la personnalité au Kurdistan, la personnalité militante et la vie dans le parti », Abdullah Öcalan, 1985.

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