Le soulèvement permanent
- 7 mai
- 9 min de lecture
Transformer la mobilisation en organisation à travers la commune
Émile Marti

Septembre 2025, Népal. De la fumée, des gaz lacrymogènes, des cris, des pierres qui volent, de petits groupes de jeunes qui se rassemblent pour former une immense marée humaine. Une vague puissante déferle vers le palais présidentiel. La porte est rapidement renversée; certains brandissent le drapeau «One Piece», d’autres filment ces moments de joie.
Depuis l’Indonésie et le Népal en août 2025, puis les Philippines, Madagascar, le Maroc, le Pérou et la Bulgarie, nous avons assisté ces derniers mois à une nouvelle phase de la lutte mondiale de la jeunesse. Les médias – et les jeunes en lutte eux-mêmes – ont parlé d’un «soulèvement de la Génération Z». Comment comprendre ces révoltes ? Quels enseignements pouvons-nous en tirer pour la période à venir?
À travers l’identité de la Génération Z, la jeunesse d’aujourd’hui est présentée dans les médias comme une génération aliénée dans le monde virtuel, égoïste et apolitique. De cette manière, le système espère neutraliser la jeunesse avant même qu’elle ne puisse constituer une menace pour son existence. L’objectif est de la vider de son potentiel révolutionnaire et de créer une jeunesse paralysée, pacifiée, incapable de penser ou d’initier le changement. Le capitalisme cherche à nous domestiquer afin de mieux nous exploiter pour ses propres intérêts, réduisant nos vies aux études, au travail et à la production. Ce n’est pas nouveau: les puissants ont toujours cherché à s’attaquer à la jeunesse et à l’exploiter, à la couper des générations précédentes, à discréditer sa lutte. En réponse, la jeunesse s’est toujours défendue et continuera de se révolter. De Katmandou à Rabat, les jeunes se sont massivement mobilisés ces derniers mois, se réappropriant l’identité d’une jeunesse en lutte et la transformant en une force collective et unificatrice.
Chronologie d'une nouvelle vague mondiale de la jeunesse en lutte
En août 2018, Greta Thunberg lance la grève pour le climat. En quelques mois, des manifestations rassemblent des centaines de milliers de jeunes sur tous les continents. Une nouvelle génération descend dans la rue et remet en cause l’ensemble du système. En 2020 et 2022, les meurtres de George Floyd et de Jina Amini déclenchent des mouvements de masse dans lesquels la jeunesse joue un rôle d’avant-garde. Les slogans de ces soulèvements — «Black Lives Matter» et «Jin Jiyan Azadî» — résonnent encore aujourd’hui.
En 2022, les manifestations «Aragalaya» (la lutte) contraignent le président sri-lankais Gotabaya Rajapaksa à fuir après seulement quelques semaines. La jeunesse se révolte contre un système où les intérêts familiaux des dirigeants priment sur le bien commun. Deux ans plus tard, en juin 2024, la jeunesse kenyane se soulève massivement contre un projet de loi de finances, qui finit par être retiré. Au même moment, le Bangladesh devient l’épicentre d’un soulèvement de la jeunesse. Quelques mois plus tard, en novembre 2024, la Serbie entre en ébullition, les étudiants menant un mouvement de révolte massif.
Une vague qui déferle de l'Asie vers l'Europe de l'est

Mais la vague la plus récente et la plus intense débute en août 2025 en Indonésie. Cette fois-ci, le mouvement prend naissance dans les campagnes, où des groupes de paysans se mobilisent contre une augmentation de l’impôt foncier. Pour la première fois, le drapeau « One Piece » est hissé en signe de la révolte de la « Génération Z ». Si cette nouvelle phase de lutte commence en Indonésie, c’est au Népal qu’elle attire l’attention du monde entier. La contestation en ligne de la corruption de la classe dirigeante par les jeunes était devenue trop généralisée, si bien que le gouvernement décide de bloquer l’accès aux principaux réseaux sociaux. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
Le 8 septembre, les étudiants et les jeunes travailleurs descendent dans la rue, et le lendemain, le président prend la fuite ; les bâtiments officiels et ceux des grandes entreprises sont incendiés, le palais présidentiel est pris d’assaut. L’intensité du soulèvement dépasse largement les frontières du Népal. À ce moment-là, pour les jeunes du monde entier, la question devient: «S’ils peuvent le faire au Népal, pourquoi ne pourrions-nous pas faire de même ici?».
La victoire rapide au Népal redonne confiance et force à la jeunesse de tous les continents – une jeunesse que le système avait tenté, en vain, de neutraliser. Dans les jours qui suivent, les jeunes descendent dans la rue aux Philippines, au Timor-Leste, à Madagascar et au Maroc. Dans les mois qui s’ensuivent, la vague atteint l’Amérique du Sud avec des soulèvements au Pérou, et l’Europe avec la chute du gouvernement en Bulgarie.
Pourquoi la « Génération Z » se révolte-t-elle?
« Le conflit des générations peut et doit se résoudre dans le conflit social ; inversement, il devient ainsi un facteur de mouvement et de progrès. Les jeunes générations trouvent dans le mouvement collectif la solution à leurs difficultés, et en choisissant le mouvement, elles l’accélèrent. »
Albert Memmi – Portrait du colonisé
La génération Z est la génération la plus instruite, mais aussi celle qui est confrontée au taux de chômage et à l’endettement les plus élevés. En tant que jeunes, nous nous trouvons dans une situation où il est impossible de construire le présent, et où nous projeter dans l’avenir semble tout aussi hors de portée. Les catastrophes climatiques et la guerre sont des réalités brutales que beaucoup d’entre nous vivent directement. Dans les pays du Sud, les jeunes constituent la majeure partie de la population: l’âge médian est de 20 ans au Kenya et de 25 ans au Népal.
Autrefois, le système prétendait offrir un confort matériel ou une reconnaissance en échange de l’exploitation. Aujourd’hui, il ne se soucie même plus des apparences: il n’apporte ni réponses ni perspectives aux jeunes. Dans le Sud en particulier, le seul contact avec l’État passe par sa bureaucratie et sa police militarisée. Pour ceux qui revendiquent une vie digne, la corruption des institutions étatiques et la violence du capitalisme deviennent insupportables.
Les réseaux sociaux amplifient et accélèrent la forte capacité de mobilisation des jeunes – une mobilisation qui transforme la colère individuelle en action collective dans la rue. Au-delà de ces caractéristiques propres à cette génération, la révolte de la Génération Z est l’expression la plus récente de la lutte historique continue de la jeunesse. La jeunesse est la partie la plus dynamique de la société ; elle a toujours joué un rôle d’avant-garde dans le changement social. Être jeune, c’est une façon d’aborder la vie: tout remettre en question, rechercher la liberté, être prêt à tout donner pour ses idées !
« Vivre sans principes fait vieillir. La jeunesse implique né cessairement d’être contraint de vivre en cohérence. Quand j’étais enfant, je disais : “Si tu vis, alors c’est soit en étant libre, soit tu ne vis pas.” Je rejetais une vie sans liberté. »1
Abdullah Öcalan
Les lacunes à surmonter
L’absence d’idées claires et partagées collectivement affaiblit la Génération Z. En tant que nouvelle génération en lutte, nous devons développer notre propre modèle de vie alternatif si nous voulons véritablement surmonter la modernité capitaliste. L’anarchisme, le féminisme, les mouvements de libération nationale, le marxisme, le léninisme, le maoïsme et les épisodes antérieurs de lutte des classes ont forgé une histoire de résistance extrêmement importante. Cependant, en tant que jeunesse en lutte, nous avons besoin d’une réflexion adaptée au XXIe siècle pour rendre nos acquis permanents et durables.
Une vision fondée sur la libération des femmes, la démocratie de base, l’écologie et la conscience politique est une nécessité. Sans résoudre la question patriarcale, aucune solution radicale n’est possible — le patriarcat étant le fondement sur lequel tous les systèmes de pouvoir sont construits. Face à l’effondrement des systèmes vivants, un paradigme écologique et communaliste n’a jamais été aussi nécessaire.
Une stratégie communaliste pour garantir la victoire
« Autrefois, on résistait pour renverser le camp adverse et établir son propre pouvoir à sa place. Aujourd’hui, cependant, la construction précède la résistance. Partout où cela est possible, la construction s’effectue immédiatement. En cas d’attaque, on se défend, on résiste et on se bat si nécessaire. »
Le Manifeste de la Jeunesse – Mouvement de la Jeunesse Révolutionnaire du Kurdistan.
Tout comme lors du Printemps arabe de 2011, les soulèvements de la Génération Z sont spontanés, et en l’absence d’alternative, des régimes similaires à ceux qui ont été renversés reviennent rapidement au pouvoir. La politique a horreur du vide. Les mouvements qui fondent leurs espoirs de changement uniquement sur l’État sont rapidement cooptés: le système capitaliste est suffisamment structuré pour résister aux changements de gouvernement et aux réformes. Les situations au Népal et au Bangladesh, entre autres, en sont la preuve. D’un autre côté, croire qu’il est possible de se libérer de l’État simplement en se soulevant est une illusion dangereuse. La stratégie communaliste ouvre une voie entre ces deux approches. Ni rejet total de l’État, ni attente illusoire: ce sont la société et son autogestion démocratique qui sont placées au centre.
Le processus pour la paix et une société démocratique, lancé par Abdullah Öcalan depuis l’île-prison d’Imralı le 27 février 2025, est l’incarnation vivante de cette nouvelle voie vers l’émancipation, qui peut inspirer les peuples du monde entier. Le dialogue avec l’État turc a mis fin aux attaques militaires et ouvre de nouvelles possibilités de lutte, où la société s’implique directement dans la construction de son propre autogouvernance depuis la base. Les attaques contre la révolution du Rojava en janvier 2026 démontrent la menace que ces idées représentent concrètement pour le système hégémonique.
En Serbie, la renaissance des Zborovi — des assemblées démocratiques de base —, parallèlement aux mobilisations de masse, constitue un exemple significatif2. Quelques jours après le renversement du gouvernement, «Gen Z Madagascar» a annoncé dans sa charte que «la refonte institutionnelle doit émerger d’une réflexion collégiale sur un nouveau système fondé sur les besoins et les aspirations recueillis auprès des communautés locales (fokontany/commune)», et qu’un nouveau contrat social fondé sur le principe du Fihavanana (tradition malgache d’entraide communautaire) devait être élaboré3.
Fin février 2026, dans la continuité des soulèvements des mois précédents, la jeunesse indonésienne organise le festival Saba Kampung, avec pour slogan «Revitaliser la commune au cœur d’une modernité imposée». Son premier objectif: «Réhabiliter les espaces de vie en tant qu’écosystèmes socioculturels holistiques. Restaurer la fonction du village en tant qu’es pace de vie démocratique – et non pas simplement un lieu géographique – où les relations sociales fondées sur le gotong royong (entraide), le musyawa rah mufakat (prise de décision par consensus) et le respect de la diversité (une nation démocratique) sont activement pratiquées. » Le festival doit également « servir de laboratoire pour un mode de vie alternatif destiné à la jeunesse ».
Dans la mesure du possible, nous pouvons commencer dès aujourd’hui à construire notre nouveau mode de vie à partir de la base, grâce à un processus de communalisation, c’est à-dire de construction de la commune. Les soulèvements peuvent faire avancer l’histoire, mais ils ne peuvent aboutir sans un travail de construction lent et continu mené en parallèle. Nous devons cesser de nous adresser uniquement à l’État pour faire valoir nos revendications et prendre à nouveau conscience de notre propre force en tant que société organisée.
Perspective d'une révolution mondiale de la jeunesse
Dans la philosophie grecque, le kairos désigne le « moment critique », cet instant qu’il faut reconnaître et saisir lorsqu’il se présente. On le décrit aussi comme un petit dieu ailé : lorsqu’il passe devant nous, soit nous ne le voyons pas, soit nous le voyons mais le laissons passer, soit nous l’attrapons et saisissons l’occasion.
L’année 2026 a débuté de front avec l’enlèvement de Nicolás Maduro au Venezuela et le lancement de nouvelles attaques contre la révolution du Rojava. Trump a menacé d’envahir le Groenland et Cuba, et Macron a récemment déclaré que la période à venir serait « un demi-siècle d’armes nucléaires ». Le 28 février, une nouvelle opération militaire américano-israélienne a débuté contre le régime iranien, qui, au moment où nous écrivons ces lignes, se trans forme en une guerre régionale touchant tous les peuples du Moyen-Orient. Sous l’impulsion des États-Unis, les forces occidentales ont clairement affiché leurs intentions pour la nouvelle année: lancer une offensive majeure contre toutes les forces – démocratiques ou autoritaires – qui refusent de se soumettre à leurs plans impérialistes.
Cette situation ne démontre pas leur force mais reflète la crise existentielle que traverse le système capitaliste. Ces attaques montrent également leur peur face à la résistance des peuples. Le soulèvement international de la «Génération Z» a créé un nouveau contexte: pour la première fois depuis 1968, les jeunes en lutte à travers le monde ont à nouveau conscience d’appartenir à la même dynamique de révolte; ils revendiquent ouvertement ce lien et en font une force.
Nous ne devons pas laisser passer cette occasion. L’idée d’un confédéralisme démocratique mondial de la jeunesse peut transformer cette conscience collective des jeunes en une force organisée.
En combinant la construction communaliste par la base, la confédération de toutes les initiatives existantes au sein d’un système alternatif, et l’internationalisme parmi les jeunes de tous les continents, nous pouvons devenir une force capable d’intervenir et de mettre fin à la guerre mondiale en cours !
[2] Zborovi, conseil de démocratie directe, Serbie: https://berli nergazette.de/the-politics-of-zborovi-councils-direct-democracy-and-the-specters-of-revolution-in-the-balkans/
[3] Charte de Gen Z Madagascar: https://drive.google.com/file/d/1f700Tl3kP7SnlNvxEXQwkasmrSJdHP0o/view


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